Le trail et lâultra-trail donnent souvent lâillusion quâil suffit de âtenir son rythmeâ. En rĂ©alitĂ©, la science du pacing raconte autre chose : sur une course longue, lâobjectif nâest pas de conserver la mĂȘme vitesse du dĂ©but Ă la fin, mais de ralentir le moins possible, au meilleur moment, et pour les bonnes raisons. Les Ă©tudes sur lâUTMB, les ultras montagneux, les 100 km route et les 100 miles montrent toutes que la baisse dâallure est normale, y compris chez les meilleurs. La vraie diffĂ©rence entre un ultra rĂ©ussi et un ultra subi ne tient donc pas Ă lâabsence de fatigue, mais Ă la capacitĂ© Ă mieux la rĂ©partir. [1][2][3][4][5]
Pour un traileur, cette idĂ©e change tout. Elle oblige Ă penser la course non comme une succession de kilomĂštres, mais comme une gestion dynamique de lâeffort : dĂ©part, rĂ©gularitĂ©, protection musculaire, pilotage de lâintensitĂ©, rĂ©sistance Ă la dĂ©rive, et luciditĂ© dans les derniers tiers. Voici ce que lâon peut dĂ©duire de la littĂ©rature scientifique pour construire une vraie stratĂ©gie trail et ultra-trail. [1][2][4][5]
1) Ralentir en trail long nâest pas un Ă©chec : câest la norme physiologique
Le premier enseignement est simple, mais essentiel : le ralentissement est normal. Sur un ultra-trail montagne de 106 km, KerhervĂ© et al. ont observĂ© une baisse de vitesse sur le plat, en montĂ©e et en descente jusquâĂ environ 70 Ă 90 % du temps total de course, avec parfois une petite remontĂ©e finale dans les 10 derniers pourcents. Sur des trails plus longs et vallonnĂ©s, la tendance gĂ©nĂ©rale reste la mĂȘme : la deuxiĂšme moitiĂ© est plus lente que la premiĂšre. En dâautres termes, mĂȘme en courant intelligemment, un ultra ne se gagne pas en âtenantâ son allure initiale, mais en contrĂŽlant la dĂ©rive progressive de cette allure. [2][3][4][9]
Pour le traileur, cela signifie quâil faut arrĂȘter de juger la qualitĂ© dâune course Ă la seule stabilitĂ© de lâallure brute. En trail, le terrain, le dĂ©nivelĂ©, la technicitĂ© et la fatigue perturbent naturellement la vitesse. Chercher une allure parfaitement constante sur 100 km ou 100 miles est donc une mauvaise lecture du problĂšme. Le bon indicateur, câest plutĂŽt la capacitĂ© Ă Ă©viter les effondrements brutaux et Ă conserver une dĂ©gradation progressive, maĂźtrisĂ©e, prĂ©visible. [1][4][5]
2) Partir Ă âlâallure moyenne objectifâ est souvent une erreur
Beaucoup de coureurs raisonnent ainsi : âje vise 24 heures, donc je dois courir Ă lâallure moyenne correspondant Ă 24 heuresâ. La littĂ©rature ne va pas dans ce sens. Les Ă©tudes sur le pacing montrent quâen endurance prolongĂ©e, les meilleures performances sont associĂ©es Ă une distribution maĂźtrisĂ©e de lâeffort, pas Ă une reproduction mĂ©canique dâune moyenne thĂ©orique. Les meilleurs ultrarunners conservent leur vitesse initiale plus longtemps, puis ralentissent moins que les autres, au lieu de courir toute la journĂ©e au rythme moyen final. Sur 100 km, les coureurs les plus rapides maintiennent leur vitesse initiale environ 50 km avant de ralentir, tout en finissant dans une fourchette relativement proche de leur vitesse de dĂ©part. [5][9]
La consĂ©quence pratique est importante : un bon dĂ©part en ultra-trail nâest pas un dĂ©part lent au sens absolu, mais un dĂ©part sous contrĂŽle, suffisamment prudent pour ne pas hypothĂ©quer la seconde moitiĂ©. Lâobjectif nâest pas de âprendre de lâavanceâ sur la fatigue. Câest impossible. Lâobjectif est de ne pas contracter trop tĂŽt une dette mĂ©tabolique, musculaire et mentale qui se paiera plus cher plus tard. En trail, les coureurs qui se dĂ©truisent dans la premiĂšre moitiĂ© perdent souvent beaucoup plus de temps ensuite quâils nâen ont gagnĂ© au dĂ©part. [2][4][10]
3) Les descentes sont un point clé de la stratégie, pas seulement un bonus de vitesse
Câest lâun des apports les plus intĂ©ressants de la recherche rĂ©cente : les descentes sont souvent le vrai juge de paix du trail long. LâĂ©tude de Genitrini et al., menĂ©e sur plusieurs ultratrails, montre quâen seconde moitiĂ© de course les coureurs ralentissent davantage en descente quâen montĂ©e. Chez les meilleurs, la capacitĂ© Ă limiter cette dĂ©gradation tardive en descente apparaĂźt comme un marqueur majeur de performance. [4]
Pourquoi ? Parce que la descente nâest pas âgratuiteâ. La littĂ©rature sur le downhill running montre quâelle gĂ©nĂšre un stress excentrique Ă©levĂ©, susceptible dâaltĂ©rer la fonction musculaire et de dĂ©grader la qualitĂ© mĂ©canique de la foulĂ©e. Une Ă©tude de Vernillo et al. a par exemple montrĂ© quâaprĂšs un mountain ultramarathon, le coĂ»t Ă©nergĂ©tique de la course en descente augmentait de 13,1 %, alors quâil ne changeait pas sur le plat et en montĂ©e dans ce protocole. Une revue narrative rĂ©cente confirme que la descente peut altĂ©rer la structure et la fonction musculaire et peser sur la performance ultĂ©rieure. [7][12]
Pour le traileur, la leçon est limpide : les descentes du dĂ©but se paient souvent dans les descentes de la fin. Mieux vaut parfois perdre quelques secondes en dĂ©but de course pour prĂ©server quadriceps, stabilitĂ© et Ă©conomie de course, plutĂŽt que dâexploser musculairement dans les 30 ou 40 derniers pourcents. En ultra-trail, âlĂącher les chevauxâ trop tĂŽt en descente peut ruiner la suite de la journĂ©e. [4][7]
4) Le vrai tournant de course arrive souvent dans la seconde moitié, voire le dernier tiers
Les Ă©tudes de terrain convergent vers une mĂȘme idĂ©e : la course change vraiment de nature aprĂšs la moitiĂ©, et plus encore Ă lâapproche du dernier tiers. Sur le 106 km de KerhervĂ© et al., la baisse de vitesse se prolonge jusquâĂ 70â90 % du temps total de course. Sur les ultras analysĂ©s par Genitrini et al., la seconde moitiĂ© prĂ©sente une baisse nette de la vitesse relative, particuliĂšrement en descente. Chez les vainqueurs de la Western States 100, Hoffman et Krishnan montrent que les meilleurs Ă©vitent surtout de trop ralentir dans les stades tardifs. [2][4][10]
Cela signifie quâun trail ne se joue pas seulement sur la forme du jour, mais sur la façon dont tu arrives entamĂ© ou prĂ©servĂ© dans la seconde moitiĂ©. Beaucoup de coureurs Ă©valuent leur stratĂ©gie Ă mi-course en se disant quâils sont âdans les tempsâ. Scientifiquement, câest souvent trop tĂŽt pour conclure. Le vrai verdict vient quand la fatigue neuromusculaire, la dĂ©gradation mĂ©canique, les contraintes digestives, la baisse dâattention et la charge mentale commencent Ă sâadditionner. La premiĂšre moitiĂ© permet de courir ; la seconde rĂ©vĂšle si la stratĂ©gie Ă©tait bonne. [2][6][8]
5) En ultra-trail, le pacing optimal est souvent légÚrement positif, pas négatif
Dans lâimaginaire des coureurs, le negative split est souvent prĂ©sentĂ© comme lâidĂ©al absolu. En trail long, ce nâest gĂ©nĂ©ralement pas ce que lâon observe. Les analyses de terrain parlent plutĂŽt de positive pacing contrĂŽlĂ© : un dĂ©but un peu plus rapide que la fin, mais sans cassure brutale. La revue dâAbbiss et Laursen rappelle que dans les efforts prolongĂ©s, les meilleures performances sont associĂ©es Ă une distribution efficiente du rythme, tandis que les Ă©tudes en ultra-trail montrent concrĂštement une dĂ©rive progressive, mĂȘme chez les meilleurs. [2][5]
Pour un traileur, cela veut dire quâil ne faut pas chercher artificiellement Ă garder des ressources âpour finir plus viteâ comme sur un 10 km ou parfois un marathon. En ultra-trail, finir plus vite que le milieu de course reste possible sur certaines sections, mais la logique dominante est diffĂ©rente : il faut surtout Ă©viter de tomber trop vite et trop fort. Le bon pacing nâest pas une courbe hĂ©roĂŻque ; câest une pente de dĂ©gradation suffisamment douce pour rester fonctionnel jusquâau bout. [2][3][10]
6) La rĂ©gularitĂ© dâeffort compte plus que les coups dâĂ©clat
Lâun des rĂ©sultats les plus robustes de la littĂ©rature est que la performance est liĂ©e Ă la stabilitĂ© relative du pacing. Sur 13 829 rĂ©sultats de lâUTMB entre 2008 et 2019, Suter et al. montrent quâun pacing plus rĂ©gulier est associĂ© Ă de meilleurs temps de course. Ă la Western States, les vainqueurs prĂ©sentent une variabilitĂ© de vitesse plus faible que les autres top finishers. Sur 100 km, les coureurs les plus rapides sont aussi ceux qui changent le moins de vitesse. [1][9][10]
En pratique, cela ne signifie pas courir au mĂȘme chrono par kilomĂštre, ce qui serait absurde en montagne. Cela signifie plutĂŽt Ă©viter les yo-yo dâeffort : les relances inutiles, les sur-rĂ©gimes dans les sections favorables, les excĂšs dâoptimisme aprĂšs une montĂ©e passĂ©e, les Ă -coups Ă©motionnels aprĂšs un ravitaillement ou une baisse de moral. Un ultra-trail se court mieux quand lâeffort reste lisible, prĂ©visible, sous contrĂŽle. La rĂ©gularitĂ© nâest pas de la rigiditĂ© ; câest de lâĂ©conomie. [1][5][10]
7) En fin de course, la sensation dâeffort devient souvent plus utile que la vitesse brute
Lâune des donnĂ©es les plus intĂ©ressantes pour les traileurs concerne le dĂ©couplage entre vitesse, frĂ©quence cardiaque et ressenti. Dans lâĂ©tude de KerhervĂ© et al. sur un ultra montagne de 106 km, la vitesse baisse, la frĂ©quence cardiaque diminue aussi Ă certains stades, alors que le ressenti dâeffort gĂ©nĂ©ral et musculaire augmente tout au long de la course. Autrement dit, tu peux courir moins vite, avec une FC plus basse, tout en ayant lâimpression de fournir davantage dâeffort. [2]
Câest capital pour la stratĂ©gie trail. En fin dâultra, piloter uniquement Ă lâallure ou Ă la frĂ©quence cardiaque peut devenir trompeur. Le coureur qui veut bien gĂ©rer sa course doit apprendre Ă lire un ensemble de signaux : respiration, tonicitĂ© musculaire, qualitĂ© des appuis, luciditĂ©, facilitĂ© Ă relancer, perception de la pente et tolĂ©rance digestive. La science du pacing ne dit pas quâil faut abandonner les donnĂ©es ; elle dit quâĂ mesure que la fatigue sâinstalle, lâeffort perçu redevient central pour ne pas basculer trop loin dans le rouge. [2][5][8]
8) La performance se joue surtout dans la maniĂšre de ralentir aprĂšs 60â70 % de course
Le dernier point est sans doute le plus important pour prĂ©parer un 100 km ou un 100 miles : la course ne se dĂ©cide pas seulement sur la vitesse maximale soutenable, mais sur la capacitĂ© Ă continuer Ă produire un effort utile quand tout se dĂ©grade. Les travaux sur la fatigue centrale montrent quâaprĂšs des trails de 40 Ă 170 km, il existe une fatigue centrale mesurable, avec baisse de la force volontaire et indices compatibles avec une composante supraspinale importante. Dâautres travaux montrent aussi une hausse du coĂ»t Ă©nergĂ©tique au fil de lâultra. Le problĂšme de la fin de course nâest donc pas seulement musculaire ; il est aussi nerveux, mĂ©canique et perceptif. [6][8]
Pour le traileur, la bonne question nâest donc pas : âQuelle allure puis-je tenir au dĂ©part ?â mais plutĂŽt : âQuelle dĂ©rive puis-je encaisser sans imploser dans le dernier tiers ?â Câest lĂ que se construisent les Ă©carts, les remontĂ©es, les places gagnĂ©es, et souvent le simple fait de terminer proprement. Les meilleurs ne sont pas ceux qui ne ralentissent pas. Ce sont ceux qui arrivent plus tard au point de rupture, ou qui lâĂ©vitent mieux que les autres. [4][10]
Ce quâil faut retenir pour un traileur
La science du pacing en trail et ultra-trail envoie un message trĂšs clair : ralentir est normal, mais mal ralentir coĂ»te cher. Une bonne stratĂ©gie consiste Ă partir sous contrĂŽle, lisser lâeffort, protĂ©ger les descentes, Ă©viter les accĂ©lĂ©rations inutiles, accepter la dĂ©rive progressive de lâallure et garder suffisamment de luciditĂ© pour gĂ©rer le dernier tiers. En trail, la performance nâest pas seulement une affaire de niveau physiologique ; câest aussi une affaire dâanticipation, dâĂ©conomie et de discipline. [1][2][4][5][10]
Autrement dit, sur un 50 km, un 100 km ou un 100 miles, lâobjectif nâest pas de figer une allure idĂ©ale du premier au dernier kilomĂštre. Lâobjectif est de construire une stratĂ©gie qui tient compte du terrain, du dĂ©nivelĂ©, du coĂ»t des descentes, de la fatigue croissante et de la dĂ©rive naturelle de lâeffort. Câest exactement cette logique quâil faut chercher Ă modĂ©liser quand on veut prĂ©parer intelligemment un trail long. [2][3][4][7]
Pour transformer ces principes en estimation concrĂšte, tu peux tester le simulateur trail My Running Lab. LâintĂ©rĂȘt nâest pas de prĂ©dire une allure âmagiqueâ, mais de mieux comprendre comment le terrain et la fatigue peuvent faire Ă©voluer ton pacing au fil des heures, et donc de partir avec une stratĂ©gie beaucoup plus rĂ©aliste.
Passer de la thĂ©orie Ă la simulation: importez votre GPX, ajoutez vos ravitos et testez plusieurs scĂ©narios dâallure avant la course.
Lancer le simulateur trailSources
- Suter et al. (2020) â Even Pacing Is Associated with Faster Finishing Times in Ultramarathon Distance Trail RunningâThe âUltra-Trail du Mont Blancâ 2008â2019. Source originale.
- KerhervĂ©, Millet & Solomon (2015) â The Dynamics of Speed Selection and Psycho-Physiological Load during a Mountain Ultramarathon. Source originale.
- KerhervĂ© et al. (2016) â Pacing during an ultramarathon running event in hilly terrain. Source originale.
- Genitrini et al. (2022) â Downhill Sections Are Crucial for Performance in Trail Running UltramarathonsâA Pacing Strategy Analysis. Source originale.
- Abbiss & Laursen (2008) â Describing and understanding pacing strategies during athletic competition. Source originale.
- Vernillo et al. (2018) â Changes in Running Economy During a 65-km Ultramarathon. Source originale.
- Vernillo et al. (2015) â Energy cost and kinematics of level, uphill and downhill running: fatigue-induced changes after a mountain ultramarathon. Source originale.
- Liew et al. (2021) â Central fatigue aetiology in prolonged trail running races. Source originale.
- Hoffman (2004) â Changes in Running Speeds in a 100 KM Ultra-Marathon Race. Source originale.
- Hoffman & Krishnan (2014) â Pacing by winners of a 161-km mountain ultramarathon. Source originale.
- Parise & Hoffman (2011) â Influence of temperature and performance level on pacing a 161 km trail ultramarathon. Source originale.
- Giandolini et al. (2020) â Downhill Running: What Are The Effects and How Can We Adapt? A Narrative Review. Source originale.